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Guide 5 sur 7

Les préfectures françaises : la logique de 1790

Les préfectures ne sont pas les plus grandes villes de France, et ce n’est pas un hasard historique : c’est une conséquence directe d’une règle de déplacement énoncée en 1789. Cette règle a produit une carte remarquablement régulière, et le thème Préfectures se joue différemment à cause d’elle.

Tulle administre la Corrèze, alors que Brive-la-Gaillarde est deux fois plus peuplée. Privas, moins de huit mille habitants, tient une Ardèche où Aubenas et Annonay pèsent bien davantage. Mont-de-Marsan l’emporte sur Dax, Laon sur Saint-Quentin, Foix sur Pamiers. Un joueur qui aborde le thème Préfectures avec une carte démographique en tête se trompe constamment.

L’explication tient en une phrase prononcée à l’Assemblée constituante : il fallait que tout citoyen puisse se rendre au chef-lieu de son département et en revenir dans la journée.

Effacer les provinces

À l’automne 1789, la France est un empilement d’une trentaine de provinces héritées de rattachements successifs, aux limites floues, aux privilèges divergents et aux ressorts judiciaires, fiscaux et religieux qui ne se superposent pas. L’Assemblée veut un découpage neuf, uniforme, sans mémoire.

Le premier projet, présenté par Thouret en septembre 1789 sur une idée de Sieyès, est un damier : quatre-vingts carrés d’environ dix-huit lieues de côté, subdivisés en communes de taille égale, indifférents au relief comme aux identités locales. C’est la géométrie appliquée à un pays, dans l’esprit des poids et mesures qu’on est en train d’unifier au même moment.

Le damier ne survit pas au débat. Mirabeau, entre autres, fait valoir qu’un carré posé sur un massif n’a aucun sens pratique : on ne franchit pas une ligne de crête parce qu’un plan le dit. Le décret du 26 février 1790 crée donc quatre-vingt-trois départements dont les limites suivent les rivières, les reliefs et, très souvent, les anciennes provinces - mais dont la taille reste contrainte par le principe initial.

La journée à cheval

Le critère retenu n’est pas la population, ni la richesse, ni le prestige : c’est le temps de trajet. Le chef-lieu doit être accessible depuis n’importe quel point du département dans la journée, aller et retour, à cheval - soit un rayon de l’ordre de quarante à cinquante kilomètres avec les routes de l’époque.

Deux conséquences en découlent, et ce sont exactement les deux choses qui déroutent un joueur.

D’abord, les départements ont tous à peu près la même taille, parce qu’ils sont tous dimensionnés par la même contrainte de déplacement. La France n’a pas de département dix fois plus grand qu’un autre, contrairement aux États américains ou aux Länder allemands.

Ensuite, et c’est le point décisif : on a choisi la ville la plus centrale, pas la plus grande. Une ville importante mais excentrée aurait mis une partie du département hors de portée dans la journée. Brive est au sud de la Corrèze, Tulle au milieu ; Dax est à l’ouest des Landes, Mont-de-Marsan au centre. À chaque fois, la géométrie l’a emporté sur la démographie. Plusieurs départements ont d’ailleurs pratiqué l’alternat pendant les premières années - le chef-lieu tournait entre deux ou trois villes rivales - avant que la loi du 28 pluviôse an VIII, en février 1800, n’institue les préfets et ne fige les chefs-lieux là où on les connaît aujourd’hui.

Ce que ça donne sur la carte du jeu

Cette histoire produit une propriété mesurable, et elle change la manière de jouer. Sur les 101 préfectures du corpus, la distance médiane d’une préfecture à sa voisine la plus proche est de 56 km. Sur les 150 grandes villes, elle tombe à 33 km.

Autrement dit, le thème Préfectures est plus régulier et plus aéré que le thème Grandes villes. Les cibles y sont réparties presque uniformément sur le territoire, sans les amas que forment les conurbations. C’est une bonne nouvelle : chaque essai y élimine davantage, et une distance de 40 km ne laisse en général qu’un ou deux candidats, là où la même distance dans le Nord ou en Île-de-France en laisserait dix.

L’exception qui casse la règle

Il existe une zone où tout ce qui précède s’effondre, et il faut la connaître parce qu’elle piège systématiquement. Les dix paires de préfectures les plus proches de France sont toutes en Île-de-France :

Aucune de ces villes ne doit quoi que ce soit à 1790. Elles sont nées de la réorganisation de la région parisienne engagée par la loi du 10 juillet 1964, qui a fait éclater l’ancien département de la Seine et celui de Seine-et-Oise en sept nouveaux départements, entrés en vigueur en 1968. Il a fallu leur donner des chefs-lieux, et on les a pris là où il y avait de la place - Bobigny, Créteil, Nanterre, puis Cergy et Évry, villes nouvelles dont certaines n’existaient quasiment pas comme telles.

La règle de la journée à cheval n’avait plus cours en 1964 : on l’a remplacée par la desserte en transports. Résultat : cinq préfectures tiennent dans un rayon de vingt kilomètres autour de Paris, sept dans un rayon de quarante. Aucune autre région n’approche cette densité - à l’autre bout du corpus, la préfecture la plus isolée, Cayenne, a sa plus proche voisine à 1 441 km.

Concrètement, si la cible est l’une de ces préfectures franciliennes, le palier de température cesse de discriminer : Paris, Bobigny, Créteil et Nanterre tiennent dans un mouchoir de dix-sept kilomètres, soit le seuil « brûlant » du mode France, et Versailles, Cergy, Melun et Évry-Courcouronnes suivent juste derrière en « très chaud ». Une distance de 12 km ne désigne alors personne. Il faut abandonner le raisonnement par distance et trancher par points cardinaux : Nanterre à l’ouest, Bobigny au nord-est, Créteil au sud-est.

Les 101, et les mots qu’on emploie de travers

Les 83 départements de 1790 sont devenus 101, par découpages successifs - la Corse séparée en deux en 1976, la couronne parisienne en 1968 - et par l’intégration des cinq départements d’outre-mer, Mayotte étant le dernier arrivé en 2011.

Dernier piège, purement lexical : Bayonne, Cherbourg, Béziers et Boulogne-sur-Mer ne sont pas des préfectures mais des sous-préfectures, chefs-lieux d’arrondissement et non de département. Le thème les exclut : les proposer ne renvoie même pas une distance, seulement un refus de saisie - un essai perdu pour rien. La distinction entre chef-lieu, préfecture et sous-préfecture est détaillée dans le glossaire, et l’analyse des meilleures ouvertures, faite sur les grandes villes, se transpose dans le guide des premiers essais.